LIWRE 2011

Véronique Ovaldé ©
L'écrivain et l'indescriptible

19.6.2011

 

En français il n'y a pas de mot pour qualifier ce qui ne peut être écrit, il y en a pour ce qui ne peut être décrit, ou exprimé mais pas directement pour ce qui ne peut être écrit. Indescriptible est une notion orale, m'apparaît-il. Je pense tout de suite à l'impossibilité de dire, je calque en partie le sens de indescriptible sur celui de indicible. Qu'est-ce qui serait indicible: l'horreur d'abord.Je pense à Jorge Semprun quand il dit dans L'écriture ou la vie : ? Nous ne sommes pas des rescapés, mais des revenants… Ceci, bien sûr, n'est dicible qu'abstraitement. Ou en riant avec d'autres revenants… Car ce n'est pas crédible, ce n'est pas partageable, à peine compréhensible, puisque la mort est, pour la pensée rationnelle, le seul événement dont nous ne pourrons jamais faire l'expérience individuelle… Qui ne peut être saisi que sous la forme de l'angoisse, du pressentiment ou du désir funeste… Sur le mode du futur antérieur, donc… Et pourtant, nous aurons vécu l'expérience de la mort comme une expérience collective, fraternelle de surcroît, fondant notre être-ensemble…comme un Mit-Sein-zum-Tode… ?

Il y a ici l'impossibilité de dire les choses qui dépassent l'entendement, qui sont si terribles qu'elles ne peuvent être écrites, que la vanité, l'inutilité de l'écriture nous prend à la gorge et nous laisse les bras ballants, accablés par notre finitude et par notre potentialité d'assassin ou d'assassiné.

Quand Safran Foer ajoute dans son livre Extrêmement fort et incroyablement près des typographies diverses, des couleurs pour surligner les articles d'un journal, des cartes de visite, des lettres, des photographies... il indique : ? On a assez dit que le 11 Septembre ne pouvait être décrit en mots. D'accord. Donc, décrivons l'indescriptible avec autre chose que des mots. ?

La réalité a ici dépassé la fiction et d'une certaine façon l'a détruite.

Mais la question qui me vient maintenant à l'esprit c'est en quoi mon travail pourrait-il être une sorte de stratégie évasive, en quoi se confronte-t-il à l'indescriptible ? Une chose, nous dit-on, est indescriptible en raison de sa complexité ou de son extravagance mais aussi parce que sa description serait toujours en deçà de la réalité.

Les écrivains choisissent un langage pour écrire les choses qui ne pourraient être dites, il est établi qu'il y a certains mots, certaines scènes, certaines fictions difficiles à coucher sur le papier; certains écrivains disent leurs difficultés avec la sexualité, leur impossibilité de raconter une scène sexuelle, leur malaise,leur impression d'être ridicules et rougissants. Difficile d'écrire une scène d'amour parce que la chose est acrobatique, c'est comme de marcher sur une corniche et d'un côté vous avez Mièvrerie ce monstre mielleux et honteux qui vous guette et de l'autre Pornographie, cette goule agressive et repoussoir.

Tout le monde s'entend pour trouver qu'il y a des événements et des scènes difficiles à écrire, il y aurait des numéros d'écrivains, comme on dirait d'un acteur qu'il a signé un rôle à oscars, qu'il a fait son numéro d'acteurs.

Chaque écrivain développe des interdits, des tabous qui lui sont propres; je ne peux en aucun cas écrire une scène où un petit enfant meurt parce que, la superstition me prenant à la gorge, j'aurais trop peur que le réel ne se calque sur la fiction. Tous les écrivains vous diront qu'il leur est arrivé des choses de ce genre, des anticipations mystérieuses, des intuitions énigmatiques, ?La fiction prophétise la réalité ?, disait Margaret Laurence qui s'est suicidée en 1987 quand elle a appris qu'elle avait un cancer du poumon (l'un de ses personnages sept ans plus tôt avait fait la même chose dans Les Devins).

Quand il y a des trous dans le réel et dans l'Histoire, la grande ou bien la nôtre, la petite, la personnelle, l'individuelle, l'écrivain supplée, l'écrivain écrit et décrit ce qui n'a pas été vu. Il écrit l'innommable, et l'inconnaissable. Dans la vie de certains personnages célèbres il y a des moments vides, des failles, qu'a fait le Che pendant son voyage en Tchécoslovaquie, qu'a dit Trotski en voyant Ramon Mercader arriver avec son pic à glace à la main le 20 août 1940, que pensent les hommes au moment où la balle traverse leur poitrine ? L'écrivain explore, invente, transgresse, décrit ce qui ne peut l'être.

Et c'est ici que mon propre rapport à la réalité intervient.

Quand j'ai publié mon premier roman, qui était une sorte de fable, une fable pour adulte, avec une femme mangeuse d'hommes, qui non seulement les mangeait mais les découpait et les faisait mijoter, une fable donc pas du tout pour les petits enfants, on m'avait dit : ?Il faudrait peut-être t'attacher plus au réel. ?

J'ai essayé. J'ai essayé de m'attacher plus au réel. J'ai essayé d'être au plus près, au plus juste, du réel. Je commençais une histoire qui se passait au bout de ma rue, dans quelque chose donc de connu et de descriptible, mais très vite l'étrange venait se mêler à l'affaire, de petits êtres remontaient du métro ou des égouts, des gens se mettaient à voler dans les airs ou à ressusciter. Je décrivais avec le plus de précision possible une réalité qui très vite mutait sous mes yeux, qui se transformait en autres choses, et toute la précision, l'exactitude que je mettais à décrire ce réel le rendait plus bizarre encore, plus discordant encore. Je me suis rendu compte que j'avais simplement signé depuis toujours un pacte avec mon imaginaire et que je lui avais laissé si longtemps la bride sur le cou qu'il avait pris tous ses aises et qu'il m'était impossible dorénavant d'être au plus près de mon expérience et de mon vécu. Je me suis rendu compte que tout le reste m'ennuyait profondément. J'aime l'étrangeté et l'invention. Et l'étrangeté, c'est pour moi un très léger déplacement à côté du réel. Une sorte de pas de côté en marge de la réalité. Quelque chose que je trouve très rassurant au fond. La possibilité que l'étrange et le magique puissent exister. Dans l'un de mes livres, Et mon coeur transparent, tout a le goût du réel, les atours du réel, mais le héros s'aperçoit qu'autour de lui les meubles disparaissent. De façon tranquille, d'ailleurs, Il n'y a rien de spectaculaire là-dedans. C'ets juste que la réalité pour ce personnage comme pour moi n'est absolument pas quelque chose de stable. J'aime que le monde créé dans une fiction littéraire soit le plus cohérent possible et le plus vraisemblable possible dans un espace imaginaire avec des règles imaginaires : le lieu que j'invente a son propre climat, sa propre géographie, sa végétation, son architecture, son bestiaire ; ses habitants ont des coutumes, des métiers singuliers, une gastronomie spéciale. Mais tout cela ne sert pas simplement à camper une fable. Tout comme lire des romans qui se passent dans des endroits que je ne connais pas, à des époques que je n'ai pas connues m'apportent beaucoup dans ma compréhension du monde, écrire des histoires dans des mondes légèrement différents du nôtre me permet de scruter plus avant mes personnages et leur univers. C'est une possibilité d'exploration. Ce qui est intéressant, c'est le léger décalage, c'est la contre-allée. Le passage à la fiction, c'est le moment où il y a décollage. La déformation de la réalité est donc une méthode de fouille et de connaissance. Quand j'écris, je suis à la recherche du cousin exotique, un monde pas totalement à réinventer mais suffisamment différent du nôtre pour favoriser l'imaginaire, suffisamment fidèle au réel pour rendre crédible le récit. Ce qui m'intéresse avant tout c'est la possibilité de l'invention. Et pour moi c'est dont la réalité qui est indescriptible. Il y a systématiquement dérapage et c'est ce dérapage qui rend le monde descriptible, qui le rend lisible dans son infinie variété et dans son énigme.